Une version raccourcie de ce texte a été publiée dans La Presse le 27 mars 2012.

Le recul du gouvernement Harper à l’égard de l’acquisition de 65 F-35 témoigne des malheurs entourant le développement du programme multinational d’avions de combat interarmées et des contraintes budgétaires au ministère de la Défense nationale. Dans un climat de haute tension politique, il apparaît nécessaire de rétablir les faits et d’identifier les différents scénarios possibles qui s’offrent au gouvernement afin de corriger le tir.

Tout d’abord, le changement de cap du gouvernement n’est pas dramatique. Après avoir décidé, dès son arrivée au pouvoir, d’acquérir 65 avions de combat de 5e génération, le premier ministre Harper en a fait l’annonce en grandes pompes à l’été 2010. La plupart des analystes se demandent toujours pourquoi le gouvernement s’est engagé publiquement aussi tôt envers le F-35. Aucun contrat n’avait été signé; aucun appel d’offres n’était effectué; les besoins opérationnels n’avaient été établis que six semaines plus tôt; le F-35, dont on ignorait les coûts réels, était toujours en phase de développement; et les premiers avions ne devaient être livrés qu’en 2016.

Pourtant, le gouvernement martelait que le F-35 était la seule option pour l’Aviation royale canadienne (ARC), que le Canada pouvait acquérir 65 chasseurs pour 9 milliards de dollars, que le développement du F-35 allait bon train, et que toute critique envers la décision canadienne était antipatriotique et antimilitaire. L’ampleur du recul du gouvernement Harper lui vaudra d’ailleurs une sérieuse réprimande lors de la publication du rapport du vérificateur général, le 3 avril.

Cela dit, si aujourd’hui le gouvernement estime que « toutes les options sont sur la table », c’est que l’attention politique accordée au F-35 depuis l’annonce de 2010 n’était que symbolique et basée sur du vent et de l’espoir. Il s’agissait d’une politique spectacle, visant entre autres à mettre l’accent sur le prestige militaire du Canada et son industrie aérospatiale, afin de soutenir leurs efforts en vue de récolter un maximum de contrats liés au programme multinational. Aucun contrat n’étant signé, la date de livraison du premier F-35 étant aujourd’hui prévue pour 2017, au plus tôt, Ottawa dispose encore de tout le temps nécessaire pour 1) revoir ses besoins militaires de manière impartiale, 2) effectuer un appel d’offres en vue d’assurer une réelle compétition et 3) remplacer les CF-18.

La question est de savoir quel appareil – ou combinaison d’appareils – pourrait remplacer les CF-18 si le F-35 s’avère trop dispendieux, inapproprié aux besoins du Canada et/ou indisponible au moment de devoir remplacer les chasseurs actuels. À cet égard, trois scénarios paraissent envisageables.

Les besoins militaires du Canada

Mais avant d’étayer ces alternatives, il convient de préciser les besoins militaires du Canada. La première et principale fonction de l’avion de combat doit être de contribuer, en coopération avec les États-Unis, à la défense de l’espace aérien nord-américain. Le territoire canadien est trop vaste et trop près des États-Unis pour que l’ARC n’en assure seule la défense. Voilà pourquoi l’accord du NORAD a été constamment renouvelé, puis élargi, depuis près de 60 ans.

Il n’est pas nécessaire pour l’ARC de disposer d’avions furtifs afin de remplir ses obligations au sein du NORAD. Non seulement cette technologie n’est-elle pas nécessaire pour intercepter un agresseur, mais la défense de l’espace aérien nord-américain est même mieux assurée par une détection radar avancée et la dissuasion aérienne et nucléaire des États-Unis. Ce qui est nécessaire, c’est un appareil capable de s’adapter aux exigences de la défense du vaste territoire canadien et de contribuer efficacement aux opérations du NORAD.

Une seconde fonction des avions de combat est de participer aux opérations militaires expéditionnaires dans le cadre de coalitions multinationales. Cette fonction est toutefois facultative. Contrairement à son rôle dans le NORAD, le Canada n’est pas obligé de participer aux missions internationales. Le gouvernement canadien peut choisir de n’y jouer qu’un rôle secondaire. Il n’est donc pas nécessaire que l’ARC dispose de la technologie capable contribuer aux opérations de combat les plus dangereuses. Il s’agit plutôt d’un choix politique.

En établissant sa préférence pour le F-35, le gouvernement Harper a signalé l’importance qu’il accordait à cette seconde fonction. Les conservateurs souhaitaient doter l’ARC d’un maximum de flexibilité pour les opérations outremer. D’autres scénarios ne permettraient pas nécessairement au Canada de se ranger au sein du groupe restreint d’États disposant des capacités militaires requises contre tout ennemi, le privant ainsi du prestige d’être au premier plan lors d’une mission internationale.

Quels chasseurs pour le Canada ?

La première option est de conserver le choix du F-35. S’il demeurait abordable et surmontait ses difficultés techniques, il est assuré que ce serait le premier choix d’Ottawa. Mais à la lumière du contexte actuel, il semble probable – voire préférable – qu’un processus transparent visant à déterminer les prochains chasseurs canadiens soit mis en place.

La seconde option qui s’offre au Canada est de complètement abandonner le F-35 en faveur d’un avion de 4e génération. Ce choix serait sans doute le plus humiliant pour les conservateurs; il est donc le moins probable. Opter pour un autre chasseur indiquerait que l’ARC peut se passer des capacités furtives du F-35. Cela limiterait les opérations de combat auxquelles le Canada pourrait contribuer, démontrant ainsi que ces missions sont, en réalité, facultatives pour la défense canadienne.

Une troisième option, hautement plus probable, consiste à acheter un nombre limité de F-35, à mesure que ceux-ci s’avèrent disponibles à un prix abordable. Le Canada devrait dès lors compenser le manque de chasseurs, soit en poursuivant la modernisation des CF-18, soit en décidant d’acheter, par exemple, le Super Hornet, un avion de combat de 4e génération offert par Boeing à un prix concurrentiel. Dans ce scénario, les F-35 seraient largement réservés pour des opérations outremer et les Super Hornet pour la défense aérienne du Canada. Malheureusement, cette approche compliquerait l’entrainement des pilotes, l’entretien des avions et la négociation des retombées économiques qui accompagnent les acquisitions d’équipement militaire.

Le choix des conservateurs est loin d’être fait. Plusieurs autres considérations peuvent encore se présenter. Chose certaine, le drame politique entourant l’acquisition des prochains chasseurs canadiens n’est pas terminé. Mais des pistes de solutions existent en vue d’une acquisition transparente.

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